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Un siècle d’épopée radiophonique

N° 393 - Publié le 28 octobre 2021

Magazine

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L’histoire de la radiodiffusion bretonne est à l’image du 20e siècle : pleine de rebondissements ! Rétrospective à l’occasion du centenaire de la radio en France.

La création de Radio tour Eiffel, première station publique française, fait généralement office d’acte de naissance de la radio commerciale. Pour autant, son arrivée en Bretagne est loin d’être tonitruante... « Les débuts sont même assez difficiles ! » commente Ronan Calvez, professeur en études celtiques à l’Université de Bretagne Occidentale. S’il est en théorie possible de capter les programmes parisiens dès décembre 1921 grâce à leur diffusion sur ondes longues1, très rares sont les foyers à posséder les moyens de réception nécessaires. Quant à la production radiophonique locale, elle ne commence véritablement qu’en 1927 avec la création de Radio-Rennes-PTT2 grâce à l’installation du tout premier émetteur régional sur le toit du Palais du Commerce. « Hélas, cet émetteur d’ondes moyennes3 ne permet pas de couvrir un territoire plus grand que l’Ille-et-Vilaine... » Malgré les améliorations techniques progressives, l’ouest de la Bretagne se plaindra longtemps d’une piètre réception. Les choses ne commencent à s’améliorer qu’à partir des années 1930, lorsque les postes de radio deviennent des objets de consommation courante. Pour les auditeurs bénis des ondes rennaises, la station rebaptisée Radio-Bretagne propose des émissions dédiées aux poètes bretons et aux concerts des équipages de la Flotte de Brest.

Propagande de guerre

La radio s’impose progressivement comme moyen d’information stratégique pour les autorités qui érigent un nouvel émetteur en 1939, le plus puissant de France, dans la petite commune de Thourie près de Bain-de-Bretagne. La zone de diffusion de Radio-Bretagne s’en trouve grandement élargie à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L’histoire de la radio prend un virage inédit en 1940. « Les Allemands nomment des hommes favorables à leur cause aux postes de direction de Radio-Rennes-Bretagne, raconte le chercheur brestois. C’est sous l’Occupation que l’on diffuse pour la première fois des programmes en langue bretonne. Il s’agit d’un choix hautement idéologique car les émissions sont imprégnées de nationalisme breton que les occupants jugent compatible avec les thèses nazies. » Mais cette stratégie de propagande présente une faille majeure : les auditeurs qui comprennent le breton, concentrés dans l’ouest de la Bretagne, ne peuvent toujours pas capter la radio régionale !

D’après les archives administratives que Ronan Calvez avait étudiées dans le cadre de sa thèse4, c’est la voix de Radio Londres5 qui est la mieux entendue et probablement la plus écoutée. Pour y remédier, les Allemands entreprennent la construction d’un émetteur d’ondes moyennes sur les hauteurs de Quimerc’h, près de Châteaulin, mais sont interrompus par la libération. Le 19 août 1944, Rennes-Bretagne est la première station française à émettre librement. La nouvelle République reprend à son compte le projet d’émetteur à Quimerc’h et finit par l’inaugurer en 1946.

« Après la guerre, le nouveau gouvernement français craint d’être perçu comme hostile aux revendications bretonnes. Pour éviter que les Allemands ne s’en tirent avec une meilleure image, le ministre de l’Information autorise une émission hebdomadaire d’une demi-heure en breton. » L’émission est alors confiée à Pierre Hélias, professeur de lettres à l'École normale de Quimper. Ce fils de paysans décide de rompre avec la solennité des programmes habituels en interprétant un personnage farcesque qu’il nomme Jakez Kroc’hen. Diffusés sur la radio régionale entre 1946 et 1958, ses sketchs rencontrent un tel succès qu’ils sont aujourd’hui considérés comme un monument de l’histoire radiophonique bretonne. « C’est aussi l’âge d’or de la radio française, considérée comme un média très moderne. On ne l’écoute pas en faisant autre chose, c’est presque une seconde messe ! »

NARA.
Ingénieur qui effectue un test de fréquence radio en 1936

Ondes libres

À partir des années 1970, la radio perd de sa superbe au profit de la télévision. Mais cela ne l’empêche pas de connaître un nouveau bouleversement : la libéralisation des ondes. Jusqu’en 1981, seules les radios d’État sont autorisées. Ce qui ne veut pas dire qu’elles sont les seules à être écoutées… Plusieurs radios francophones privées diffusent déjà depuis l’étranger, comme Radio Télé Luxembourg (RTL), Radio Monte Carlo (RMC) ou Europe 1 depuis l’Allemagne. Et des radios illégales, appelées radios pirates, pullulent partout en France. Une nouvelle réglementation légalise désormais leur existence, faisant d’elles des “radios libres”.

« C’est un vent de liberté qui souffle sur les ondes ! À Rennes, beaucoup de jeunes, notamment des étudiants, lancent leur propre radio et font naître une nouvelle forme d’expression politique », témoigne Yvon Lechevestrier, journaliste et auteur de Il est libre Max, 40 ans d’histoire des radios libres à Rennes6. La réorganisation hertzienne de 1982 conduit également la radio publique régionale à se scinder en deux : son antenne finistérienne, longtemps surnommée Radio Quimerc’h, devient Radio-Bretagne-Ouest. Elle prend finalement le nom de France Bleu Breizh Izel en 2000, tandis que l’antenne rennaise se renomme France Bleu Armorique. Ronan Calvez relève un paradoxe culturel au tournant du 21e siècle : « Au moment où le breton est de moins en moins pratiqué dans la région, il y a de plus en plus de médias, notamment de radios associatives, qui s’expriment en breton. Cela tient d’une volonté de faire vivre le patrimoine linguistique. »

Manque d’archives

Malgré un siècle riche en événements, la production de nouveaux travaux sur l’histoire de la radio se heurte au manque d’archives. « Jusqu’aux années 1950-1960, les émissions sont gravées sur des disques avant leur diffusion. Ils sont ensuite remplacés par des bandes magnétiques. Mais dans un cas comme dans l’autre, le support n’est que rarement conservé après diffusion, déplore Ronan Calvez. Il faut attendre 1992 pour que l’obligation de dépôt légal soit étendue aux archives radio, qui sont maintenant collectées et numérisées par l’Ina7. Certaines émissions ne nous sont parvenues que grâce à des bandes magnétiques sauvées par les animateurs, qui les ont ensuite transmises au Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC), avant qu’il ne les cède lui-même à l’Ina il y a 6 ans. » Décidément, c’est une sacrée histoire !

ALEXANDRA D’IMPERIO

1. Basses fréquences, entre 30 et 300 kHz.
2. Administration des postes, télégraphes et téléphones.
3. Moyennes fréquences, entre 300 kHz et 3 MHz.
4. La radio en langue bretonne. Roparz Hemon et Pierre-Jakez Hélias : deux rêves de la Bretagne, Presses universitaires de Rennes, 2000.
5. Programmes en langue française diffusés par la BBC, radio publique britannique.
6. Paru en octobre 2021 chez AR Collection éditions (29 €).
7. Institut national de l'audiovisuel.

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