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L'ILLUSTRE FABRIQUE

Quand la mémoire flanche

N° 392 - Publié le 30 septembre 2021

Bien que certains soient plus concernés que d’autres, la mémoire joue des tours à tout le monde. Et pour cause, la mémoire est plurielle, multiforme et magnifiquement imparfaite.

C’est une chose formidable que de pouvoir se souvenir. Imaginez une seconde, vivre avec une mémoire limitée à quelques heures ou quelques jours. Plutôt pénalisant, non ? Car si elle nous aide à nous rappeler des choses passées, heureuses ou douloureuses, la mémoire est essentielle pour vivre sereinement. Les millions de neurones qui la sous-tendent permettent de nous remémorer où et qui nous sommes. Plus particulièrement, elle nous permet d’acquérir de nouvelles compétences cruciales pour mieux nous intégrer dans la société. Et, bien qu’il y ait des régions cérébrales et des réseaux neuronaux plus impliqués dans ses différentes formes, la mémoire sollicite l’ensemble du cerveau.

« Classiquement, nous distinguons la mémoire à long terme de celle à court terme. Contrairement aux idées reçues, elles ne se différencient pas par une question de délai, mais par leur capacité de stockage », précise Pierre-Yves Jonin, neuropsychologue au CHU de Rennes. En effet, la mémoire à long terme aurait une capacité de stockage illimitée à l’inverse de celle à court terme. Ainsi, les deux fonctionnent ensemble : lorsque la capacité de mémoire à court terme est dépassée, l’autre prend le relais.

Un réseau tentaculaire

Ces deux types de mémoire en regroupent d’autres pour former un véritable réseau tentaculaire quasi parfait… Quasi, car parfois il déraille en raison de troubles variés, tels que la maladie d'Alzheimer ou la dépression. La mémoire n’est donc pas infaillible et ce, même chez des personnes ne présentant pas de pathologies. « En effet, la fidélité de la mémoire est très discutable », confie Pierre-Yves Jonin. Tout d’abord parce que l’oubli constitue une composante fondamentale de la construction des mémoires. Puis, les souvenirs se modifient au cours du temps. La mémoire sémantique, mémoire d’une connaissance générale sur le monde ou sur soi-même, et la mémoire épisodique, mémoire d’un événement personnellement vécu, représentent un tas de données au sein du cerveau qui sont reliées les unes aux autres pour créer une trace. « Si cette trace n’est pas réactivée régulièrement, elle a tendance à disparaître. À l’inverse, sa réactivation la solidifie, explique Serge Belliard, neurologue au CHU de Rennes. Lorsqu’on revit un souvenir, la trace associée à celui-ci se modifie et d’autres informations vont s’y greffer. »

Résultat, rien n’est gravé dans le marbre et il arrive souvent qu’un souvenir soit complètement déformé ! Difficile alors de discerner le vrai du faux, même si tout semble réel. « Les processus de reconstruction sont extrêmement fragiles et sensibles à toutes sortes de biais1. Induire un faux souvenir2 prend cinq minutes et ça marche en moyenne chez deux tiers des personnes ! », indique Pierre-Yves Jonin. La psychologue américaine Elizabeth Loftus a notamment mené des recherches dans ce domaine dans les années 1970. En fonction de la tournure des questions qu’elle posait à des volontaires au sujet d’une vidéo, elle influençait leurs résultats. Grâce à ses travaux, les témoignages visuels directs dans le cadre médico-légal ou juridique perdent peu à peu de leur valeur.  À raison : rien qu’en 2010 dans les pays industrialisés, 70 personnes condamnées pour crime sur la base de faux souvenirs ont été acquittées a posteriori grâce à des analyses ADN.

Semer le doute

Les faux souvenirs se retrouvent également chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Cette fois-ci, il y a une tout autre explication : celle de lésions autour des hippocampes, une région du cerveau importante dans la reconstruction et l’apprentissage des souvenirs. « Les patients sont réellement convaincus par ce qu’ils disent et sont convaincants », confie le médecin. De quoi semer le doute au sein des familles des malades qui ont souvent un souvenir bien différent du même événement.

De manière générale, la société a une représentation collective idéalisée de la mémoire. « Et nous avons une confiance et un investissement excessif dans celle-ci », souligne le neuropsychologue. En effet, de nombreux autres facteurs peuvent déstabiliser la mémoire, comme un manque d’attention. Cela affecte l’encodage qui est la première étape de la mémorisation d’une donnée. Cette phase pivot oriente l’information dans un système de consolidation qui permet à la trace d’être stable dans le temps.

« Par exemple, pour mémoriser les mots “gorille, cigarette, camion, palmier” il est plus facile de faire du lien, une sorte de carte mentale en imaginant un gorille qui fume une cigarette dans un camion avec un palmier à l’arrière », développe Serge Belliard. Ainsi, l’attention joue un rôle crucial dans le processus d’encodage : elle stimule tous les systèmes cognitifs qui se concentrent alors sur une seule tâche.

Attention sélective

Évidemment, être distrait ou faire plusieurs choses à la fois affecte la mémorisation. C’est ce que les scientifiques appellent l’attention partagée quand plusieurs activités sont menées de front, ou attention sélective lorsqu’on se focalise sur une seule chose. Cette dernière peut être illustrée par l’effet “cocktail party” que bon nombre ont déjà expérimenté : vous êtes à un dîner et tandis que quelqu’un vous parle, votre attention est attirée vers la discussion d’autres personnes à côté. « Dans cette situation vous êtes tout à fait capable de donner le change à votre interlocuteur, mais vous ne retiendrez pas grand-chose de l’échange », explique Pierre-Yves Jonin. Ainsi un mythe se déconstruit : il est presque impossible de faire consciemment plusieurs choses à la fois. Les problèmes d’attention concernent particulièrement les personnes anxieuses, dépressives, subissant un stress chronique ou ayant souffert d’un burn-out.

« Ces troubles anxiodépressifs constituent la première cause de plainte mnésique3 dans de nombreux pays », précise Serge Belliard. Dans ces cas, tous les systèmes attentionnels sont en alerte et le cerveau du patient traite toutes sortes d’éléments insignifiants. Cela perturbe l’encodage et in fine la mémorisation.
Finalement, les différentes mémoires constituent certes un bijou de l’évolution, mais sont aussi très fragiles et subtiles chez tous les individus. De quoi ouvrir le champ des possibles en matière de recherche scientifique…

Pour aller plus loin

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Par exemple, la tournure des questions au sujet du souvenir, l’âge de l’individu…
2. Une personne se souvient d’un événement qui n’a jamais eu lieu.
3. Symptôme lié à des modifications de la mémoire et favorisé par des phénomènes sociaux.

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