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JULIEN OGOR

À la recherche de l’Atlantide breton

N° 390 - Publié le 5 juillet 2021

De nombreuses légendes évoquent des îles disparues. Les scientifiques démêlent le mythe de la réalité.

Une vieille légende bretonne raconte qu’une magnifique cité aurait été construite sous le niveau de la mer, au cœur de la baie de Douarnenez. Protégée par une digue géante, la ville d'Ys était, paraît-il, aussi prospère que débauchée. Un jour, la colère divine se serait abattue sur elle et les flots l'auraient submergée… Pour Marie-Yvane Daire, archéologue CNRS au Creaah1 à Rennes, « c’est très intéressant de se pencher sur les légendes parce qu’il y a une part de réel à prendre en compte et à croiser avec des éléments scientifiques. » Cet “Atlantide breton” n’est peut-être que la partie émergée d’un véritable iceberg archéologique. « Les légendes de villes englouties existent partout en Europe, indique son collègue Grégor Marchand. On n’a jamais réussi à localiser la ville d’Ys, mais on sait qu’il existe de nombreuses îles submergées tout le long de la façade atlantique. »

À l'ouest de Quiberon

Il y a 21 000 ans, lors du dernier maximum glaciaire, les îles bretonnes étaient encore attachées au continent. Le niveau de la mer était inférieur de plus de 100 m au niveau actuel. Mais 7 300 ans plus tard, le climat a commencé à se réchauffer et l’eau a conquis les plaines basses. Seuls dépassaient les points hauts, qui sont devenus des îles. C’est ce qui est arrivé au plateau des Birvideaux, à 10 km à l’ouest de Quiberon, il y a environ 9 000 ans. Mais le niveau de la mer a continué de monter pendant plusieurs millénaires et les nouvelles îles ont été à leur tour menacées de disparition, par submersion ou érosion. L’île des Birvideaux se trouve aujourd’hui sous l’eau. Quant aux îles survivantes, elles ont été sévèrement amputées. À la fin de la Préhistoire, les îlots de l’actuel archipel des Glénan ne formaient encore qu’une seule île, d’une superficie comparable à celle de l’île de Groix. L’eau recouvre désormais la moitié de l’ancien territoire.

La profondeur des fonds marins est globalement bien connue grâce au Service hydrographique et océanographique de la Marine nationale (Shom). Basé à Brest, il réalise un travail de cartographie depuis plus de 300 ans. Des outils modernes comme les lasers aéroportés de type LiDAR permettent d’affiner localement ces données en calculant très précisément la distance entre un capteur et de faibles profondeurs.
« On peut simuler numériquement la montée du niveau de la mer. Mais il y a des incertitudes. Depuis que certaines zones ont été submergées, les sédiments se sont accumulés et peuvent masquer l’ancien relief », précise Pierre Stephan, géomorphologue CNRS à Brest. Pour cet expert de la transformation des paysages côtiers, la cartographie est avant tout un soutien aux réflexions des archéologues pour leur permettre de contextualiser leurs découvertes.  « Entre la sédimentation, la turbidité, l’érosion et les courants, les chances de tomber sur des sites archéologiques2 en pleine mer sont ténues », confie Yvan Pailler, archéologue à l’Inrap3 de Brest. C’est pourquoi les fouilles se concentrent sur les zones côtières. Certains sites archéologiques ont les pieds dans l’eau et ne sont accessibles qu’à marée basse. Ce sont sans doute les derniers témoins de la présence d’humains préhistoriques dans des territoires aujourd’hui submergés…
Selon Grégor Marchand, spécialiste du mésolithique4, vie insulaire ne rimait pas forcément avec isolement. « Il y avait une unité culturelle avec le continent, preuve que les échanges étaient réguliers. Les gens circulaient en permanence. » Malgré les similitudes, la vie sur les îles nécessitait quelques adaptations. Sur l’île de Hoedic, l’analyse des ossements humains découverts dans les cimetières mésolithiques montre que 80 % de l’alimentation des chasseurs-cueilleurs provenait de la mer, contre 50 % seulement sur les côtes du continent.












  

 

GREGOR MARCHAND
Fouilles sur l'îlot de Roc'h Santeg Leton, à Santec (Finistère). Il a été occupé du paléolithique moyen à l'âge du Fer. 

 

Au milieu de l'estran

Les fouilles littorales et les sonars sous-marins révèlent la présence de nombreuses pêcheries, des barrages cons-truits au milieu de l’estran pour piéger les poissons au gré des marées. Étant donné la rareté du gibier et la dépen-dance des chasseurs-cueilleurs aux ressources halieutiques, Grégor Marchand estime que les pêcheries imposaient une certaine forme de sédentarité. Une autre différence concerne les habitations. « Sur l’île de Molène, les maisons de Beg Ar Loued étaient en pierre alors que celles du continent étaient en bois à la même époque », raconte Yvan Pailler.
D’après ce spécialiste du néolithique 5 et du début de l’âge de bronze6, il s’agit d’une spécificité liée à l’accès aux matières premières. Le bois était rare, alors les habitants ont privilégié la pierre pour leurs constructions. « On constate une gestion très raisonnée dans l’archipel de Molène. Les habitants auraient pu surexploiter le milieu en l’espace de 300 à 400 ans et couper les maigres bosquets encore présents, mais ils l’ont volontairement entretenu. Sur une petite île, les habitants ont conscience de la finitude des ressources. Cette notion pousse à être beaucoup plus raisonnable dans ses choix. »

Une submersion lente

Comment les habitants ont-ils réagi face à l’élévation du niveau de la mer ? Rien ne semble indiquer qu’ils aient fui précipitamment. Selon Pierre Stephan, les sociétés connaissaient suffisamment bien leur environnement pour ne pas se laisser surprendre. Elles évitaient naturellement de s’installer dans des lieux risqués. Mais surtout, les changements ont été beaucoup plus progressifs que ne le laissent entendre les légendes. « Le mythe de l’Atlantide est intéressant, à condition de l’envisager sur plusieurs millénaires. » Marie-Yvane Daire, qui étudie la période gauloise, suppose que l’abandon brutal de l’île d’Iock à la fin du Ier siècle avant notre ère serait autant lié à la conquête romaine qu’à la montée de la mer, si ce n’est plus. « Il faut faire très attention à ne pas avoir une vision déterministe où les gens ne partiraient qu’à cause de cataclysmes environnementaux, insiste Pierre Stephan. Il y a peut-être eu des raisons plus importantes : politiques, économiques ou sanitaires. Les légendes traduisent surtout une appréhension des sociétés face à des forces naturelles qui les dépassent. »

ALEXANDRA D’IMPERIO

1. Centre de recherche en archéologie, archéosciences, histoire.
2. Hors épave.
3. Institut national de recherches archéologiques préventives.
4. Environ entre – 11 700 et – 5 400 pour la Bretagne. Les bornes historiques des différentes périodes sont variables en fonction des zones géographiques et des découvertes archéologiques.
5. Environ entre – 4 900 et – 2 200.
6. Environ entre – 2 200 et – 1 600.

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