Le plancton, changé à jamais

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N° 389 - Publié le 28 mai 2021
ELISABETH NEZAN / IFREMER
Alexandrium minutum est une microalgue marine découverte en France et décrite à Concarneau. Photographie en microscopie électronique à balayage (× 4300), colorisée.

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Après la Seconde Guerre mondiale, l’amplification des pollutions humaines a ébranlé l’écosystème marin de la rade de Brest.

« C’est incroyable comme les activités humaines parviennent à altérer la nature jusque dans ses éléments microscopiques ! » Raffaele Siano, chercheur à l’Ifremer1 de Brest, a révélé avec son équipe en avril dernier que la Seconde Guerre mondiale et l’intensification de l’agriculture ont profondément chamboulé la composition en plancton marin de la rade de Brest.

Une signature précieuse

Au fil du temps, les cellules de résistance du plancton, comme les kystes des Dinoflagellés2, s’accumulent dans les sédiments et laissent une signature précieuse exploitée par les scientifiques : l’ADN. L’analyse génétique de ces dépôts constitue un véritable voyage dans le passé et permet de reconstituer les paysages planctoniques d’autrefois.
« Trois carottes sédimentaires prélevées dans la rade de Brest nous ont permis de remonter jusqu’en 1 400, soit pendant le Moyen Âge », souligne le spécialiste en écologie moléculaire. Les échantillons recueillis témoignent d’un changement sévère des communautés de plancton à partir de la Seconde Guerre mondiale, avec notamment la prolifération d’espèces toxiques, tel qu’Alexandrium minutum3. « Pour cette période, nous avons aussi identifié dans les prélèvements des pics de métaux lourds, plus particulièrement du nickel et du chrome », précise Raffaele Siano. Ces divers polluants d’origine terrestre ruissellent jusqu’à la mer et se retrouvent comme le plancton, piégés et témoins de leur époque dans les sédiments côtiers.

Les grains de pollen

L’équipe de chercheurs a pu ainsi relier les transformations observées dans l’écosystème marin brestois aux diverses actions humaines du continent. Par exemple, les grains de pollen trouvés dans les carottes sédimentaires témoignent d’une profonde transformation des paysages agricoles finistériens. « Des pollens d'arbres bordiers des cours d'eau, plus précisément d'aulne, de frêne et de saule, sont retrouvés en abondance dans les échantillons de sédiments à partir des années 80, raconte la palynologue Aurélie Penaud du laboratoire Géosciences océan de l’IUEM4 à Brest. Ces bioindicateurs attestent d’une augmentation du ruissellement et des décharges fluviatiles. » De fait, après 1945, la mécanisation de l’agriculture et la destruction des bocages avec le remembrement ont supprimé les zones tampons nécessaires à la filtration des apports d’eau terrestres vers la mer. L’identification de mercure et de manganèse5 dans les carottes correspondant aux années 80-90 atteste d’un usage croissant des pesticides dans les terres et de leur écoulement vers le littoral.
« La modification drastique du paysage par les activités humaines a bouleversé les communautés planctoniques de la rade. Et peut-être de manière irréversible, car ce que nous observons dans les prélèvements qui remontent jusqu’au Moyen Âge, nous ne le retrouvons pas aujourd’hui », conclut Raffaele Siano.

PAULE-ÉMILIE RUY

1. Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer.
2. Groupe d’algues unicellulaires.
3. Une microalgue qui produit des toxines paralysantes s’accumulant dans certains coquillages dont la consommation est, de fait, dangereuse pour l’Homme.
4. Institut universitaire européen de la mer.
5. Des métaux lourds.

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