Des ouvriers de l'Ile Longue sans suivi médical
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D'anciens ouvriers de la base des sous-marins nucléaires ne bénéficient pas de suivi médical.
Depuis 1993 en France, tout salarié qui a été exposé à un agent ou un procédé cancérogène peut bénéficier du dispositif de suivi post-professionnel (SPP). Gratuit, il sert au diagnostic précoce d’une maladie.
« Très peu d’études existent sur ce dispositif », constate Jorge Munoz, sociologue-chercheur au Labers1. En 2016, le chercheur est interpellé par le collectif des irradiés de l’Île Longue, la base des sous-marins nucléaires près de Brest. Ils souhaitent connaître l’état de santé actuel des retraités civils qui ont travaillé, de 1970 à 1996, dans l’atelier de pyrotechnie2. Sont-ils bien suivis ?
Pas de combinaison protectrice
L’étude3 montre que « moins de la moitié des anciens ouvriers interrogés bénéficie du dispositif de surveillance médicale post-professionnelle. » Elle confirme aussi que, durant cette période, les ouvriers exposés aux radiations ionisantes n’avaient ni combinaison protectrice ni dosimètre. « Leurs tâches très parcellaires et encadrées leur donnaient un fort sentiment de sécurité », analyse le sociologue. Labellisée par la Maison des sciences de l’homme en Bretagne, l'étude a démarré en 2017. Elle a été conduite par une équipe pluridisciplinaire, avec l’aide du collectif des Irradiés et de volontaires4. Trois années ont été nécessaires pour concevoir un questionnaire adapté, recenser et interroger les personnes, en tête-à-tête, puis analyser les données. Sur les 202 retraités recensés, 97 ont rempli le questionnaire. « Cinquante salariés étaient décédés, 35 ont refusé de participer, pour une raison de santé ou pour ne pas revenir sur cette période, 19 n’ont pas donné suite. » Aujourd’hui 63 anciens ouvriers se déclarent malades, dont 23 sont atteints d’un cancer. « À notre surprise, 60 % des personnes interrogées connaissent le SPP. Elles ont sans doute été informées par le médecin du travail, le service des pensions des armées et par la sécurité sociale à partir de 2003, quand l’arsenal de Brest est devenu une structure privée », relate le sociologue.
Lourdeur administrative
Mais 55 % des ouvriers interrogés ne bénéficient pas d’un suivi post-professionnel. « Les raisons évoquées sont, dans l’ordre, la lourdeur de la démarche administrative, une méconnaissance du dispositif par le médecin traitant, la peur de trouver une maladie et le refus du statut de victimes. » L’enquête révèle aussi une dispersion des intervenants lors du suivi médical, avec une méconnaissance du protocole. « Le suivi est assuré par le médecin généraliste, un spécialiste ou le CHRU de Brest5. Certains prescrivent des radios, d’autres des scanners qui donnent des résultats bien différents », souligne-t-il. En s’appuyant sur cet état des lieux, Jorge Munoz a répondu à un appel à projet de l’Inca6 pour améliorer concrètement le suivi post-professionnel.
1. Laboratoire d’études et de recherche en sociologie à Brest.
2. Lieu de montage des têtes de missiles.
3. Financée par la MSHB et la Mutuelle familiale, l'étude s’est terminée en avril 2020. Lire aussi « Nucléaire : une enquête sociologique », Sciences Ouest n°368, janvier 2019.
4. L’équipe a réuni quatre sociologues, deux juristes et un médecin du travail, ainsi que 23 volontaires (médecins du travail, sociologues et étudiants).
5. Centre de consultation de pathologies professionnelles.
6. Institut national du cancer. Appel à projets sur la recherche interventionnelle en santé des populations.
Jorge Munoz
jorge.munoz@univ-brest.fr
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