« Le vent peut déplacer un virus sur de longues distances »
Les scientifiques mobilisés
Le coronavirus ne circule pas seulement entre humains. Plusieurs études évoquent l’hypothèse d’une propagation dans l’air, surtout pollué.
Les explications de Bernard Jégou1.
Des virus se déplacent-ils dans l'air ?
Oui, nous le savons depuis longtemps. Au début du 20e siècle, des chercheurs suggèrent que des épidémies de poliomyélite se propagent via les poussières dans l’air intérieur2, voire que des particules aériennes diffusent des infections3. Au 19e siècle, Charles Darwin disserte sur le transport de spores de champignons par les alizés4. Et en 1862, Louis Pasteur, qui étudie la propagation de maladies, identifie des microbes et des champignons dans l’air des montagnes.
Quels virus ?
Ils sont très nombreux. Par exemple, le virus à l’origine de la fièvre aphteuse, qui affecte les mammifères biongulés5. Lors de la peste bovine de 2005, la séquence virale identifiée sur des animaux malades, près de Morlaix, a été retrouvée sur des bovins contaminés sur l’île de Guernesey6, après une tempête. Le vent peut déplacer un virus sur de longues distances ! En 2010 en Chine, une corrélation a été établie entre des concentrations ambiantes élevées du virus de la grippe A (H1N1) et les périodes de tempêtes de poussières asiatiques7.
La pollution de l’air jouerait un rôle ?
Des collègues italiens ont cherché à savoir si la pollution est un vecteur de propagation du Sars-CoV-2. Ils ont établi une corrélation entre le nombre de personnes infectées et l’intensité de la pollution particulaire atmosphérique, dans le nord de l’Italie. Pour eux, les particules dont le diamètre est inférieur à 10 micromètres (PM 10) ont servi de propagateur du virus. Ils ont alors préconisé aux pouvoirs publics d’enclencher des mesures de contrôle de la pollution, pour limiter l’épidémie. Ces chercheurs ont eu accès à des données fiables, mais leurs résultats n’ont toutefois pas été publiés dans une revue à comité de lecture. Et l’enregistrement des décès dus au coronavirus comporte des incertitudes. En outre, dans cette région italienne avec une forte activité industrielle, la densité humaine est importante. D’où des interrogations, car la promiscuité est le facteur classique de propagation des maladies.
Ces particules fines transportent tout…
De nombreuses études scientifiques établissent que les particules fines (PM 5 et PM 10) sont susceptibles d’agréger des virus ou des bactéries, de transporter des pollens, voire des agents chimiques. Ces particules constituent de véritables "cocktails". Elles sont aussi suspectées8 de faciliter la pénétration des virus dans différents organes, dont les poumons. Mais cette dernière étude établit une simple corrélation : les preuves que le Sars-CoV-2 s’agrège aux PM 10 ne sont pas encore fournies.
Comment mieux suivre ces virus qui voyagent ?
Des technologies permettent aujourd’hui d’analyser, dans leur globalité, tant les compositions atmosphériques (voire océaniques), que les compositions biologiques (bactéries, virus, champignons) et chimiques, qui y sont incluses. Nous devons investir dans la recherche à long terme, pour obtenir des avancées sur les modes de propagations virales et bactériennes. Pour contribuer à percer les mystères des écosystèmes viraux ! L’évaluation des risques, liés à la circulation atmosphérique de particules et à des facteurs biologiques, est une question majeure.
1. Directeur de recherche Inserm, directeur de la recherche de l’École des hautes études en santé publique, à Rennes.
2. Hill HW, 1910.
3. Faber, HK, 1944.
4. Vents réguliers qui soufflent sous les tropiques.
5. Bovins, ovins, caprins et porcins.
6. L'île anglo-normande se situe à 130 km de Morlaix.
7. Chen P-S et al, 2010.
8. Peng L et al, février 2020.
Bernard Jégou
bernard.jegou@ehesp.fr
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