« La transition alimentaire est déjà engagée »

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N° 381 - Publié le 8 juillet 2020
NINA LUEC

Comment nourrir 10 milliards d’humains en 2050 ? Directeur de recherche à l’Inrae1, spécialiste des comportements alimentaires et de la nutrition, David Val-Laillet nous répond.

Pourquoi changer nos habitudes de consommation ?

La démographie mondiale explose et les écosystèmes sont surexploités. Nous arrivons à un point de non-retour ! La chaîne alimentaire est responsable d’un tiers des émissions de gaz à effet de serre, via l’élevage, la culture des terres, la transformation et le transport des denrées. En outre, nos aliments sont souvent trop riches en lipides, glucides et additifs. Pour la planète, mais aussi pour notre santé, les produits naturels, locaux et de saison sont à privilégier. Mais la prise de conscience grandit et une transition alimentaire2 est déjà enclenchée !

Comment faire ?

Pour modifier en profondeur notre manière de manger, une convergence est inévitable entre les domaines de l’alimentation, de l’agriculture et de l’environnement. Nous devons produire et consommer autrement. C’est dans ce contexte que s’inscrivent les recherches actuelles, notamment à l’Inrae3.

Quelle est l’urgence ?

Changer la qualité et la quantité de ce qui est produit. L’agriculture biologique ou raisonnée limite l’usage de pesticides et d’engrais. Ils sont dangereux. Des alternatives naturelles, comme l’association de cultures, peuvent rendre les parcelles plus résistantes. La question de l’élevage intensif se pose aussi, avec les préoccupations environnementales, sanitaires et du bien-être animal. Mais la transition est difficile d’un point de vue économique et sociétal ! Nos systèmes sont organisés et font vivre des gens. Des générations entières ont grandi avec des habitudes, souvent difficiles à modifier. Le changement ne se fait pas du jour au lendemain.

La crise sanitaire peut aussi nous inciter à changer4...

Le coronavirus aurait été transmis à l'homme par le biais de la consommation d'un animal lui-même infecté. Si cette origine est avérée, elle établit un lien direct entre la pandémie actuelle et un problème d’alimentation. La consommation d'espèces animales sauvages, parfois protégées et potentiellement infectées par des maladies inconnues, n'entre pas dans un système prônant la sécurité alimentaire. Il existe un autre lien entre l'alimentation et la sévérité de cette maladie. Une étude menée par les équipes du CHRU de Lille montre que plus de 47 % des patients infectés entrant en réanimation sont en situation d’obésité. D'autres études, notamment à Rennes,  sont envisagées pour déterminer dans quelle mesure une alimentation déséquilibrée peut accroître la susceptibilité de déclarer des maladies infectieuses telles que le Covid-19 et aggraver leurs symptômes.

Qui s’oppose à la transition alimentaire ?

De nombreux lobbies industriels, car ils redoutent une baisse des bénéfices immédiats. Mais des acteurs de l’industrie alimentaire évoluent, car ils constatent de profonds changements dans les attentes des consommateurs. Les comportements individuels, quant à eux, dépendent de l’éducation, de la culture et des ressources du foyer. Les plus réfractaires semblent être ceux qui ont grandi avec l’intensification de l’agriculture, mais aussi des personnes ayant de faibles revenus.

Et les jeunes ?

Ils sont de plus en plus nombreux à être enclins au changement. Des mouvements de jeunesse fleurissent, pour défendre des modes de pensée et de consommation plus vertueux. C’est rassurant et fondamental, car la situation actuelle n’est plus viable. Et les personnes âgées sont loin d’être insensibles ! Elles sont attachées aux modes de productions traditionnels.

Les recommandations sont-elles efficaces5 ?

À long terme, non. On finit par les ignorer. Il faut réfléchir à de nouvelles façons de sensibiliser les consommateurs. Certains sociologues suggèrent l’application de taxations, mais d’autres études révèlent que ce n’est pas le meilleur moyen pour changer les comportements. Ce fut le cas de la taxe soda qui a eu le mérite d’inciter les industriels à réduire la quantité de sucres. Mais ils les ont parfois remplacés par des édulcorants, qui ne sont pas sans effet sur la santé. Lors de l’achat ou du choix des repas, des applications numériques peuvent être une aide à la décision du consommateur. Ces nouveaux outils sont intéressants et doivent être explorés. Pour accompagner ces changements de comportements, les politiques publiques doivent être éclairées par les scientifiques.

Qui fera basculer les pratiques ?

Les jeunes enfants, si l’on mise sur l’éducation. Plusieurs équipes de recherche travaillent sur ce sujet à l’Inrae. Une grande part des préférences alimentaires individuelles se forge en effet pendant les mille premiers jours de la vie7. Les habitudes prises dans la petite enfance sont déterminantes pour toute l’existence. Un enfant aujourd’hui doit apprendre à manger autrement qu’un enfant des années 1970.

Comment accélérer la transition ?

Nous avons tous des responsabilités. Plus nous serons nombreux à vouloir changer, plus la pression sur les acteurs puissants sera importante. La demande doit être massive pour qu’ils soient obligés d’y répondre, même à l’encontre des intérêts économiques à court terme. L’un des premiers défis est de réduire notre consommation de viande, bien qu’elle apporte des protéines riches et équilibrées en acides aminés essentiels8 et en minéraux9. L’élevage intensif de bovins a un bilan écologique très mauvais, avec des besoins importants en eau et en céréales. Ce n’est plus tenable pour les écosystèmes, ni pour notre santé. Le CIRC10 alerte sur la consommation excessive de viande rouge11 et classe celle des viandes transformées, telles que la charcuterie, comme cancérogène.

Que conseillez-vous de manger ?

L’homme peut manger de tout à condition de le faire raisonnablement. Les assiettes doivent se végétaliser davantage. Il est plus facile d’avoir un régime omnivore équilibré que végétarien, car celui-ci demande un minimum de connaissances nutritionnelles. Les sources végétales doivent être diversifiées, en combinant les céréales et les légumineuses, pour équilibrer les apports. Mais nous ne sommes pas égaux concernant l’absorption des nutriments. Il est possible de s’alimenter sans viande, poisson, ni œuf, ni lait, tout en restant en bonne santé12. Cependant, des carences apparaissent souvent en vitamines B12 ou D, voire en calcium. Et des personnes sont susceptibles de ne pas le tolérer. Un régime 100 % végétal ne convient pas aux jeunes enfants et peut se révéler dangereux chez les adolescents ou les seniors, qui ont des besoins nutritionnels particuliers.

Et les insectes ?

Selon la FAO13, ils font déjà partie des repas traditionnels d’au moins deux milliards de personnes dans le monde. Ils ne sont pas encore commercialisés pour l’alimentation humaine en France, mais l’Anses14 souligne l’enjeu que cela pourrait représenter. Ils sont une source de protéines de haute valeur. Des recherches sur les risques toxicologiques sont toutefois nécessaires. Et l’élevage intensif d’insectes peut avoir des effets néfastes sur l’environnement.

Dans tous les cas, l’agriculture devra évoluer…

Oui, en Bretagne comme ailleurs, le tissu socio-économique va devoir s’adapter à l’opinion publique, aux changements de consommation et au dérèglement climatique. La filière porcine15 sera la plus affectée. Avec des stocks ha-lieutiques16 de plus en plus fragiles, le secteur de la pêche sera aussi très touché. Et de nombreuses cultures vont devoir changer avec l’augmentation des températures.

Marion Guillaumin

1. L'Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement. David Val-Laillet mène ses recherches au laboratoire Nutrition, métabolismes et cancer (NuMeCan), à Rennes-St Gilles.
2. Évolution de l’alimentation humaine au cours de l’Histoire. Quatre transitions alimentaires ont précédé celle en cours, liées à la découverte du feu, de l’agriculture et de l’élevage, à la séparation des métiers dans les grandes cités, et ensuite à l’industrialisation et la transformation des aliments.
3. Lire “L’Inrae s’engage pour la Terre”, Sciences Ouest n°380, avril 2020.
4. Lire “Les nouveaux gestes pour se ravitailler” p. 3.
5. “Manger cinq fruits et légumes par jour”, ou encore “Pour votre santé, évitez de manger trop gras, trop sucré et trop salé”.
6. Lire “Le faux sucre modifie le cerveau”, Sciences Ouest n°375, oct. 2019.
7. Des neuf mois de la gestation jusqu’aux deux ans de l’enfant.
8. Les acides aminés jouent un rôle crucial dans la vie quotidienne de chaque cellule de l’organisme. Chez l’homme, neuf acides aminés dits essentiels ne peuvent pas être synthétisés. Ils doivent provenir de l’alimentation.
9. Notamment le fer et la vitamine B12.
10. Centre international de recherche sur le cancer.
11. L’Anses recommande une consommation hebdomadaire maximale de 500 g de viande hors volaille.
12. Contrairement au régime végétarien, le végétalisme exclut tous les produits d’origine animale.
13. Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture.
14. Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.
15. La Bretagne produit le plus de porcs en France.
16. Ressources vivantes aquatiques.

David Val-Laillet, 02 23 48 50 72
david.val-laillet@inrae.fr

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