Un nouveau visage de l’art celtique
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Un site gaulois exceptionnel a été mis au jour à Trémuson, dans les Côtes-d’Armor. Des objets d’art celtique révèlent une résidence aristocratique.
Les archéologues pensaient explorer une ferme gauloise. La découverte d'une œuvre aussi belle que la statuette de Paule, trouvée en 1988 à 70 km de là, a tout changé. En septembre, les chercheurs de l'Inrap1 fouillent un terrain d'un demi-hectare à Trémuson, près de Saint-Brieuc. Ce site gaulois était connu et mis en réserve.
« Un diagnostic en 2001 avait permis de découvrir des fossés qui délimitaient l’habitat et de dater des céramiques », raconte Stéphane Bourne, l’archéologue responsable scientifique de la fouille.
En avril dernier, une entreprise locale souhaite s'agrandir sur ce site. L'État2 prescrit alors une fouille préventive, confiée à l'Inrap. Six archéologues sont sur place à partir du 2 septembre. Dès le décapage du terrain, ils observent de très nombreuses fondations de bâtiments, en terre et en bois, autour d’une cour centrale cernée par plusieurs clôtures. Les fondations se recoupent : les Celtes ont donc vécu ici très longtemps, avant les Romains, entre le 3e et le 1er siècle avant notre ère. « Les fermes gauloises sont souvent délimitées par un fossé peu profond et un talus », explique Stéphane Bourne. À Trémuson, le talus est très haut et le fossé dépasse deux mètres de profondeur… C’est l’indice d'une entrée par une porte monumentale. « Le site s'est révélé plus vaste que nous le pensions. » Le statut rarissime de ce site gaulois est confirmé le 30 septembre. Une sculpture apparaît, face contre terre. Elle est trouvée dans une petite fosse, près d’une grande maison, à côté d'une poterie en céramique datée du 1er siècle avant notre ère. Quand les archéologues retournent cette œuvre, qui mesure 40,5 cm et pèse 11 kg, ses caractéristiques exceptionnelles apparaissent. C'est le buste d'un homme barbu, dont le collier est un torque. Comme toute découverte majeure, la statuette est immédiatement signalée à Yves Menez, conservateur régional de l'archéologie à Rennes. Il en informe le sous-directeur de l'archéologie, au ministère de la Culture à Paris.
« Il est très rare de trouver des statues lors de fouilles », poursuit Stéphane Bourne. « La plupart de ces œuvres sont des découvertes anciennes, trouvées dans un champ ou un fossé », confirme Yves Menez. Surtout, ne pas laver la statue tout de suite ! Elle est envoyée dans un laboratoire spécialisé à Tours, pour détecter d’éventuelles traces de peintures. Des marques de brûlures sont repérées, peut-être le signe d’un incendie, ce que les analyses permettront de vérifier.
Un personnage important
« C'est une découverte géniale, souligne Anne Villard-Le Tiec, conservatrice au Service régional de l’archéologie (SRA). La qualité de la sculpture est remarquable. Ce qui frappe, ce sont les yeux, la barbe et la chevelure. Vous sentez une force en regardant ce visage. C'est quelqu'un qui a une certaine puissance. »
Yves Menez précise que « le torque, souvent en or, n'est pas un bijou mais la décoration d’un personnage important. » Il fait partie de l’élite des Osismes, le peuple gaulois de l’ouest armoricain, et devait être le propriétaire de la vaste résidence fouillée.
L'archéologue a étudié plusieurs œuvres de cette époque, l'Âge du fer. « Celle-ci est la plus figurative. La chevelure, les moustaches et la barbe sont très détaillées, les yeux délimités, le torque bien figuré. On dirait un petit portrait, à la différence des autres sculptures de l’époque, qui sont plutôt schématiques. »
Le directeur du SRA se réfère aux statuettes découvertes à Paule, près de Rostrenen. La première des quatre sculptures trouvées dans ce site gaulois fortifié est aujourd’hui une référence dans l'art celtique. Elle représente un barde, torque au cou, tenant une lyre à sept cordes. Celle de Trémuson a les mêmes proportions. Dans les deux cas, la base de la statue est brute, la roche n'étant pas travaillée. « Vous ne pouvez pas poser ces statuettes. Elles se portent comme des bébés ou sont plantées dans un matériau meuble. » En référence aux arts premiers, Yves Menez émet l'hypothèse que ces représentations de chef étaient peut-être plantées dans l’autel aux ancêtres de la maison. Reliées ainsi à la terre ou aux cendres, ces statues servaient-elles à interroger les morts lors de décisions importantes à prendre ?
Comme celle de Paule, la statuette de Trémuson devrait devenir une icône. Où sera-t-elle exposée ? Elle appartient à la société propriétaire du terrain, mais après concertation avec les collectivités locales, elle rejoindra une collection publique… quand son étude sera finalisée. Cela prendra du temps. Avant d’être présentée dans de nombreux musées en Europe, la statuette de Paule n’avait été restituée au public qu’en 1990 au musée d'art et d'histoire de Saint-Brieuc. Pour Yves Menez, l’objectif est de présenter ces découvertes dans des expositions qui font revivre leurs contextes. « Sur la trentaine d’œuvres de ce type connues aujourd’hui en France, treize sont en Bretagne. Il y a de quoi faire une salle d'exposition qui présente la sculpture gauloise. »
Le musée de Bretagne à Rennes, qui expose des reproductions des statuettes de Paule, est en relation avec le SRA. « Cette découverte est fantastique, s’enthousiasme Manon Six, responsable du pôle conservation au musée. Elle replace la sculpture celtique à l'honneur sur un territoire proche. Des comparaisons stylistiques sont possibles avec les statuettes de Paule, dont les interprétations seront affinées. La manière de se représenter est un témoignage inédit, qui nous donne une vision culturelle de cette société. »
D'autres vestiges
Mais les fouilles à Trémuson ne se résument pas à cette statuette. Trois nouvelles sculptures sont trouvées au fond d’un puits le 22 octobre. D’un style plus sobre, elles rappellent les masques mortuaires. Le puits regorge d’autres vestiges, comme des pièces de meuble en bois tourné. D’une beauté troublante, elles font penser à un beau vaisselier du siècle dernier. Elles ont pourtant plus de 2 000 ans. « L’eau stagnante au fond du puits a permis de conserver ces pièces, poursuit Stéphane Bourne. C’est la première fois que nous trouvons de tels éléments de cette époque. C’est incroyable ! » Ce mobilier de qualité est loin de l’image traditionnelle des habitations gauloises.
Autre signe de richesse, un petit seau a aussi été trouvé. Son bois impeccable est cerclé d’un bronze, qui présente des décors fabuleux. « Nous pourrions y voir un poisson, mais l’art celtique n’étant pas figuratif, il faut attendre les résultats de l’étude stylistique. » Ce seau permettait de servir le vin, pur ou dilué avec de l’eau, transporté depuis le bassin méditerranéen dans des amphores, dont des fragments ont aussi été trouvés sur place. Cette découverte rarissime sera aussi exposée dans un musée. Quand toute l'histoire du site sera déchiffrée… Y compris l’environnement alentour. Des pollens sont sûrement conservés dans les sédiments au fond du puits. Leur étude dira si cette grande ferme aristocratique se situait au milieu d'une forêt ou de champs de céréales.
1. Institut national de recherches archéologiques préventives.
2. Ministère de la Culture, Drac Bretagne, Service régional de l’archéologie.
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