DOSSIER
Alexis Chezière

Redonner le goût du sport

N° 376 - Publié le 7 novembre 2019

La réalité virtuelle permet de se motiver pour faire du sport. À Rennes et Brest, 350 personnes ont participé à un projet de recherche en sciences et psychologie du sport.

Faire du sport ? Non. Pas le temps, pas l’envie, pas les moyens, trop loin ! C’est ce que pense la majorité des Français1. Comment rame-ner ces personnes éloignées du sport à une pratique régulière ? Un projet en Bretagne s’appuie sur la réalité virtuelle et associe de nombreux acteurs, dont des chercheurs en sciences et psychologie du sport. En juin dernier, dans le cadre de ce “Liv Lab Breizh digital sport”, 350 personnes ont réalisé des tests à Rennes et Brest. Les villes de Rostrenen, Vannes et Auray vont aussi participer à ce projet.

Un Liv Lab est un “laboratoire vivant”, qui a pour but d’inventer des solutions, des services ou des outils, en associant tous les acteurs (techniciens, scientifiques, usagers…). Porté par la Région, ce projet a été créé par le Campus sport Bretagne2 et des laboratoires de recherche comme le M2S3 à Rennes et le Créad4 à Brest, ainsi qu’un centre médical rennais, le Pôle Saint-Hélier et son Liv Lab santé Isar5.

Zones rurales

L’idée consiste à utiliser la réalité virtuelle pour redonner goût à l’activité sportive aux jeunes des quartiers populaires, aux personnes âgées ou en situation de handicap, mais aussi aux habitants des zones rurales. Pour quelles raisons ? « Le côté ludique de la réalité virtuelle attire les gens et les amène au sport, sans la contrainte de la compétition, explique Richard Kulpa, maître de conférences en sciences du sport et du numérique au M2S. Le monde virtuel permet aussi de contrôler et de standardiser l’environnement dans lequel les sportifs sont plongés.
La création du Liv Lab sportif a été rapide. Tout a commencé en avril 2018. Préoccupé par le désamour des Français pour l’activité physique, le ministère des Sports lance un appel à manifestation d’intérêt (AMI)6. La Bretagne est dans la course. « Le M2S aurait pu déposer le projet uniquement avec la ville de Rennes, explique Rémy Masson, responsable recherche au Campus sport Bretagne. Mais notre candidature permet d’étendre plus facilement le modèle à la région, notamment aux zones rurales. » Lauréate en décembre 2018, la Bretagne dispose d’un an pour mettre son projet sur pied. Le cahier des charges mis au point, les Bretons organisent des semaines de tests en juin 2019 au quartier de l’Europe à Brest et au Blosne à Rennes. Les mairies prêtent des salles et associent des éducateurs sportifs qui interviennent dans ces quartiers.

Vélo et kayak

À quoi ressemblent ces séances de sport ? Dans un gymnase, des machines imitant des vélos et des kayaks sont installées autour d’un ring de boxe. Pour chaque atelier, des casques de réalité virtuelle sont posés sur la tête des participants. La route défile sous les yeux de ceux qui pédalent et l’eau fait des vagues chez les rameurs !
Quant aux boxeurs, ils découvrent un adversaire virtuel qui leur apprend à placer les coups. L’activité terminée, les participants remplissent un questionnaire psychologique sur leurs habitudes, leur motivation et leur envie d’une pratique sportive en réalité virtuelle. Le public est au rendez-vous.
« Nous avons accueilli au total 350 personnes, sourit Cyril Bossard, enseignant-chercheur en psychologie du sport au Créad. C’est un beau succès ! »
Des adolescents ont joué le jeu. « Au début, certains avaient peur d’entrer dans cet environnement bizarre. Au fil du temps, la peur s’est transformée en sourire, voire en rigolade », décrit Annick Durny, maître de conférences en psychologie du sport et ergonomie au M2S. « Une jeune fille du quartier de Pontanézen à Brest a fait de la boxe, raconte Cyril Bossard. Elle a adoré ça alors qu’elle pensait que ça n’était pas du tout pour elle. Elle a demandé ensuite aux éducateurs sportifs où et comment elle pouvait en faire en club. »
Richard Kulpa renchérit : « Même les éducateurs étaient ravis. L’un d’eux a testé le kayak, il n’en avait jamais fait. Du coup, il va s’y mettre. »

Une mamie fait de la boxe

Les moins jeunes se sont aussi dépensés. « Il n’y avait pas de restrictions sur les profils. Des personnes de plus de 80 ans ont participé » se réjouit Bastien Fraudet, coordinateur de la cellule recherche et du Liv Lab Isar. « À Brest, une mamie de 95 ans est venue faire de la boxe. Il n’y avait pas de retour de force7, mais elle criait “aïe” toutes les deux secondes, quand le boxeur lui renvoyait un coup, sourit Cyril Bossard. Elle s’est bien amusée. »
Pour les personnes en situation de handicap, l’expérience a également été très bien accueillie. Ce test a aussi été conduit au Pôle Saint-Hélier, à Rennes. « La réalité immersive permet à ces personnes de faire du sport en toute sécurité et sérénité, indique Bastien Fraudet. Quand elles sont plongées dans le monde virtuel, elles oublient leur handicap. » Un ancien kayakiste, touché au système ner-veux central à la suite d’un accident de voiture, a repris les rames : « le dispositif lui a permis de retrouver des sensations qui lui man-quaient. » Chez les patients du Pôle, les réactions ont parfois été étonnantes : « Une femme souffrant de la maladie de Parkinson, qui se déplace d’habitude avec des béquilles, boxait sans elles. Chez un patient tétraplégique, nous avons observé des réactions motrices, grâce à l’immersion dans un autre environnement. »

Sillonner la région

L’expérimentation finie, les questionnaires sont désormais en cours d’analyse par Bastien Fraudet, Cyril Bossard, Annick Durny et leurs équipes. Ils serviront à présenter des premiers résultats concrets pour un deuxième AMI6, lancé prochainement. Cet appel à projets dotera les lauréats d’un budget conséquent pour concrétiser leurs Liv Labs. L’objectif final pour les Bretons ? Que le Liv Lab et la réalité virtuelle soient une passerelle pour ramener les personnes au sport et qu’elles commencent une pratique traditionnelle en club ou par elles-mêmes. Ils envisagent d’installer leurs machines dans un camion et de sillonner la région. Faire du sport ? Pourquoi pas !

CLAIRE GUEROU

1. Selon le ministère des Sports, 55 % des Français ne pratiquent pas ou plus d’activités physiques.
2. Groupement d’intérêt public, le Campus sport Bretagne est un opérateur public qui fédère les acteurs du sport en Bretagne.
3. Laboratoire Mouvement, sport, santé (Université de Rennes 1 / Université Rennes 2 / ENS Rennes).
4. Centre de recherche sur l'éducation, les apprentissages et la didactique (Université Rennes 2 / UBO).
5. Innovation santé autonomie Rennes.
Ce Liv Lab a été créé en partenariat avec des collectivités territoriales, des entreprises et des associations sportives.
6. L’AMI est un dispositif de l’État pour financer des projets innovants.
7. Ce dispositif donne des sensations par le toucher. Dans le cas de la boxe, le retour de force permet de simuler un coup qui serait retourné au participant.

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