DOSSIER
Éric de Bagneux

Le paysage du néolithique

N° 373 - Publié le 13 juin 2019

La recherche avance sur le néolithique, qui a marqué le paysage en Bretagne. Les explications de Christine Boujot.

« Le néolithique est une période clef dans l’histoire de l’humanité. Non seulement l’Homme domestique les plantes et les animaux, mais il établit une relation totalement nouvelle avec son environnement. Il modifie le paysage avec des monuments funéraires colossaux et des constructions mégalithiques. » Ingénieure de recherche au Service régional de l’archéologie à la Drac(1), Christine Boujot est en charge du secteur du Morbihan. Spécialiste du néolithique, elle étudie une période de deux millénaires, qui démarre 5000 ans av. J.-C. « Chaque construction mégalithique est un investissement à long terme. Les monuments durent et se voient de loin. Il y a un ancrage dans le temps et dans l’espace. »

En Bretagne, ces sites se comptent par milliers(2). Mais le mégalithisme ne se réduit pas aux dolmens et aux menhirs. Pour le grand public, le plus bel exemple est Gavrinis (photo ci-dessus). Mais trois autres édifices sont uniques par leur taille, leur structure et les objets qu’ils contenaient. Les tumulus Saint-Michel à Carnac, Mané er Hroëk à Locmariaquer et Tumiac à Arzon, sur la presqu’île de Rhuys, sont de gigantesques monuments funéraires. Le premier, sur lequel une chapelle est posée, mesure 120 m de long. À son sommet, qui atteint dix mètres de hauteur, la vue porte à plusieurs kilomètres. Ces tertres sans entrée ni couloir sont constitués d’une coque très dure, en sédiments salins transportés des lagunes. Chacun d’eux abrite un petit cairn.

Les fouilles réalisées ici au 19e siècle ont marqué la recherche en préhistoire en France. En creusant dans les chambres funéraires, les explorateurs ont découvert des vestiges humains et, surtout, des pièces exceptionnelles, trouvées nulle part ailleurs.

Hache polie

Des lames de hache polie en jadéite étaient mises en scène, avec des anneaux en jade ou des perles venues d’Andalousie... « C’est notamment en référence aux découvertes dans ces trois tumulus que le préhistorien britannique John Lubbock a proposé en 1865 le terme “néolithique”, pour parler de l’âge de la pierre polie », rappelle Christine Boujot. Les mégalithes alentour, dont les alignements de Carnac, s’organisent autour de ces grands tumulus.

Les archéologues du 21e siècle brûlent de revenir sur ces trois sites majeurs, fermés par protection. Faut-il les fouiller ? Cela entraînerait des destructions et nécessiterait de faire appel à des entreprises de restauration. Un chantier colossal. Pour limiter les dégâts, des méthodes moins invasives seront privilégiées. « La fouille n’est pas le but final pour l’archéologue. C’est une méthode pour contrôler des hypothèses. Si vous n’avez pas des questions précises sur un site, vous ne pouvez pas l’interpréter. Et vous fouillez mal. Si vous dégagez quelque chose de fantastique, sans avoir prévu le temps et les moyens pour l’analyser, c’est foutu. » Les trois tumulus sont des réserves archéologiques conservées pour le futur.

Découvrir de nouveaux sites

La recherche avance ailleurs. Elle concerne les habitations comme à Molène (lire p. 14), les tombes et les alignements mégalithiques. Chaque site apporte des informations. « La dynamique de recherche est très importante sur le mégalithisme, constate la préhistorienne. Même si nous ne connaîtrons jamais tout, car quand nous tenons la réponse à une question, dix nouvelles s’ouvrent. »

Les archéologues s’intéressent aujourd’hui au paysage dans son ensemble. « Nous connaissons mieux les liens entre les alignements de pierres dressées et les monuments funéraires. Nous vérifions les liens entre ces alignements et les traits caractéristiques du paysage. Par exemple, un emplacement particulier entre une pointe rocheuse et le ruisseau d’une vallée... Cela nous permet de découvrir de nouveaux sites. »

Des alignements mégalihiques sont ainsi découverts « en forêt notamment. » Et même sous l’eau ! « Nous trouvons des alignements immergés. Les extensions et les ramifications des sites sont impressionnantes. » Sur le continent, où « nous découvrons encore des sites mégalithiques », des sondages sont réalisés pour vérifier si une butte, formant une anomalie dans le paysage, n’est pas un tertre ou un cairn. C’est le cas à Carhaix, sur un site étudié par Florian Cousseau.

Sous les monuments

Les sites détruits comme les “alignements sous terre”, notamment de Belz(3), se révèlent riches en informations. À Quiberon, deux blocs dépassaient d’un trottoir. Un sondage a révélé un dolmen ruiné, mal localisé sur un inventaire ancien. Voué à la destruction, car situé sous un futur logement, son démontage par l’Inrap(4) a permis d’étudier ses assises et la technique de préparation du sol. En Centre-Bretagne, à Saint-Nicolas-du-Pelem, un cairn complètement rasé rappelait celui de Barnenez (lire p. 17) : les informations révélées sur ses quatre chambres funéraires et circulaires permettent de mieux comprendre les autres grands monuments.

Le plan de l’architecte

Quand elle est possible, l’étude du sol des mégalithes est fructueuse. Pas seulement pour retrouver des rites de fondation, par exemple une pierre dressée sous le monument ou une tombe de bovin. Le sol conserve des traces de préparation, antérieures à la construction. Un mégalithe n’est pas érigé au hasard, avec des blocs trouvés à droite ou à gauche. « Chaque projet est étudié en amont. L’architecte imagine l’effet du monument dans le paysage. Les recherches aujourd’hui montrent que chaque bloc est destiné à un endroit précis du monument, en fonction du plan. Dalles de chevet, pierres de parois et de couverture, blocs de seuil, linteaux, pilastres : nous utilisons ces termes. » Les pierres sont préparées, parfois gravées et réemployées. En schiste ou en granite, leurs couleurs sont choisies : bleu, gris, rose ou blanc.

D’autres avancées concernent l’art pariétal. « De nombreux monuments ont des gravures. Elles apportent des réponses. Notre connaissance des signes a beaucoup évolué. » Un programme de recherche déploie les méthodes d’observation numérique mises en œuvre à Gavrinis par Serge Cassen et Valentin Grimaud (lire p. 16) aux autres sites en Bretagne. Il porte ses fruits. Dans le tumulus de Rondossec à Plouharnel, la numérisation en 3D a permis de repérer de nouvelles gravures sur des dalles que l’on croyait “lisses”. Sur le grand menhir penché de Saint-Samson-sur-Rance, on s’aperçoit que les gravures sont organisées selon un schéma très proche de celui de Gavrinis. Sur ces monuments, comme dans le célèbre tumulus morbihannais, les signes changent d’interprétation. L’iconographie revisitée de Gavrinis, avec ses cachalots, des embarcations, ses oiseaux, ses animaux domestiques et ses lames de hache se décline ailleurs.

Prendre soin des monuments

La recherche serait-elle infinie ? « Les acquis sont très nombreux, c’est très enthousiasmant, conclut Christine Boujot. Nous-mêmes sommes surpris ! Comme en astronomie, notre champ d’investigation est très vaste. Mais il faut prendre soin de conserver ces monuments. Certains sont détruits et perdus. Nous parlons beaucoup de la biodiversité menacée, mais le patrimoine aussi ! Il ne va pas se régénérer. Les générations futures doivent pouvoir continuer à explorer cet infini. »

Nicolas Guillas

(1) Direction régionale des affaires culturelles.
(2) Le catalogue GéoBretagne référence les sites archéologiques (https://geobretagne.fr/ mapfishapp). (3)Lire Soixante menhirs découverts in extremis, Sciences Ouest n° 236, oct. 2006.
(3) Institut national de recherches archéologiques préventives.

Christine Boujot
tél. 02 99 84 59 00
christine.boujot@culture.gouv.fr

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