Les pins protègent le chêne isolé

La forêt du futur

N° 372 - Publié le 6 mai 2019
Laurent Guizard
Une équipe de biologistes rennais, dont Andreas Prinzing (à gauche) et Mallik Soumen (à droite), récupèrent un piège à insectes accroché à un chêne.

Magazine

4513 résultat(s) trouvé(s)

Les insectes l’attaquent moins.

Dans la forêt de Rennes(1), un après-midi d’avril, des biologistes font une expérience. À l’aide d’un lance-pierre géant, ils cassent des branches. Elles tombent sur le sol. « Attention, reculez ! » Les chercheurs de l’Université de Rennes 1 étudient une vingtaine de chênes depuis quelques semaines. Mais pas n’importe lesquels ! Ils ont choisi ceux qui vivent au milieu d’autres chênes (leurs congénères) et les solitaires, uniquement entourés de pins.

300 millions d’années

Le chêne et le pin sont des cousins lointains, qui n’ont pas la même manière de vivre. Leur ancêtre commun a vécu il y a plus de 300 millions d’années. Pendant tout ce temps, les insectes herbivores, comme les chenilles, ont évolué. Ils se sont adaptés pour manger des feuilles ou des aiguilles. Un insecte herbivore interagit avec un chêne ou un pin, pas avec les deux. « Un chêne entouré de pins est comme une île dans l’océan », compare Andreas Prinzing. L’écologue de l’Osur(2) parle d’isolement phylogénétique.

Mallik Soumen, son doctorant, récupère les chenilles sur les feuilles des branches cassées. Depuis le début du printemps, il les échantillonne deux fois par semaine. Au laboratoire, le chercheur observe comment ces chenilles grandissent et mangent les feuilles de chêne.

Un piège à insectes

Autre dispositif, un piège à insectes est disposé dans les arbres. Il est constitué d’une gaze et de deux entonnoirs. Des mouches, des papillons, des punaises... De nombreuses espèces sont capturées. L’équipe travaille avec un laboratoire allemand(3) qui analyse leur ADN.

Ces expériences permettront de répondre à plusieurs questions. Un chêne produit un million de glands, mais un seul en moyenne atteint l’âge adulte et se reproduit. Les herbivores et le climat participent à cette importante sélection. Andreas Prinzing se demande ce qui se passe quand les voisins du chêne sont des pins. « Héberge-t-il les mêmes insectes ? Sont-ils adaptés à cet arbre isolé ? » Pour que l’étude soit la plus complète possible, les scientifiques prennent d’autres mesures telles que l’épaisseur, la dureté des feuilles et leurs composés chimiques(4). « Être entouré de pins peut être un avantage pour le chêne », résume l’écologue. Le chêne est “protégé” car les risques qu’il soit grignoté sont moindres.

Inconvénients du voisinage

Mickael Pihain, également présent dans la forêt de Rennes ce jour-là, s’intéresse aussi aux avantages et aux inconvénients du voisinage. Dans le cadre de sa thèse, il travaille sur un dispositif expérimental(5) mis en place par l’Office national des forêts (ONF) et l’Inra, près du Mans. « Lorsqu’un chêne vit avec ses congénères, il subit plus d’attaques des insectes herbivores spécialistes(6), explique le chercheur. Il doit donc résister davantage. Cela n’empêche pas le chêne d’investir de l’énergie pour lutter contre le changement climatique ! » Les composés chimiques, produits dans la feuille pour repousser les insectes, facilitent aussi la réponse de l’arbre au stress climatique. La nature est bien faite.

Marion Guillaumin

(1) Située principalement sur la commune de Liffré (au nord de Rennes), la forêt de Rennes couvre près de 3000 hectares. Elle est gérée par l’Office national de forêts, qui soutient les études des chercheurs.
(2) Observatoire des sciences de l’Univers de Rennes.
(3) Université de Würzburg, Ökologische Station Fabrikschleichach.
(4) Azote, chlorophylle, anthocyanes, flavonols. Ces composés indiquent la résistance de l’arbre à la phytophagie et au climat.
(5) Des glands ont été récoltés dans différentes forêts (climat et composition en arbres variables) et ont été plantés : 30000 chênes ont grandi les uns à côté des autres. Ils forment un jardin commun. (6) Insectes adaptés à une espèce d’arbre, ici le chêne.

TOUT LE DOSSIER

Abonnez-vous à la newsletter
du magazine Sciences Ouest

Suivez Sciences Ouest