Bilan carbone : le grand défi en Bretagne

Climat : de l'air, vite !

N° 369 - Publié le 4 février 2019
Artelys

Magazine

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La Bretagne émet chaque année l’équivalent de 27 millions de tonnes de CO2. Un chiffre à réduire très vite.

Au mitan du siècle, la France devra émettre quatre fois moins de gaz à effet de serre qu’en 1990. Notre pays s’est engagé à dépasser cet objectif(1). Comment cet engagement appelé “Facteur 4” va-t-il se traduire en Bretagne ? Pour y voir clair, la Région a commandé une étude prospective jusqu’aux années 2040-2050. Présentée à la Conférence bretonne de la transition énergétique le 6 décembre dernier, cette enquête(2) a été réalisée par Artelys. Spécialisée dans la modélisation énergétique des territoires, cette société a collaboré avec les acteurs locaux et une quarantaine d’experts(3), en s’appuyant sur tous les chiffres connus, notamment ceux de l’Observatoire de l’environnement en Bretagne. L’étude révèle trois scénarios, entre lesquels notre futur énergétique se jouera.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Les courbes en pointillés correspondent au scénario “Tendanciel”. Les courbes continues au scénario "Transition F4".

Diviser par quatre

Si l’équation était simple, l’engagement consisterait à diviser par quatre (autrement dit, réduire de 75 %) toutes les émissions de gaz à effet de serre (GES). Les calculs sont plus subtils. À l’échelle de la France, l’objectif “Facteur 4” varie selon les secteurs économiques. Le bâtiment doit réduire ses émissions de 87 %, le transport de 70 % et l’agriculture de 50 %. Le chiffre de 75 correspond à la moyenne de tous les secteurs. Cette répartition s’explique notamment car deux catégories de GES sont plus ou moins présentes dans chaque activité.

Une première catégorie de gaz est liée à notre consommation d’énergie. Le CO2 émis par les transports, importants en Bretagne du fait de sa géographie, en fait partie. La seconde catégorie, plus difficile à réduire directement, n’est pas liée à l’énergie. On parle d’émissions non énergétiques. Dans l’industrie, ce sont par exemple des réactions chimiques qui créent du CO2 ou d’autres gaz. Dans l’agriculture, du méthane(4) est émis par les déjections des animaux d’élevage (porcs, bovins, volailles). Ce secteur économique étant important en Bretagne, le total des émissions régionales de gaz ne correspond pas à la répartition moyenne française. Les GES d’origine agricole, énergétique et surtout non énergétique, représentent plus de la moitié des gaz émis en Bretagne, contre 20 % en moyenne nationale.

En rapportant à la Bretagne les objectifs nationaux par secteurs économiques, le but n’est pas d’atteindre 75 % de réduction des gaz en 2050... mais 65 %(5). La situation serait différente dans une autre région, où le secteur résidentiel serait beaucoup plus important et l’agriculture moins présente. Autre donnée, l’année de départ pour calculer la baisse n’est pas 1990, mais 2015. Plusieurs raisons expliquent ce choix. Les premières mesures régionales des GES remontent à 2012 et les émissions baissent globalement depuis 2010... Au final, si la Bretagne atteint l’objectif de baisse de 65 % entre 2015 et 2050, elle aura pleinement pris sa part dans la lutte contre le changement climatique.

L’un des premiers objectifs d’Artelys a été d’établir les tendances des émissions de GES. Pour cela, il faut d’abord connaître le bilan de la consommation énergétique. Les “facteurs d’émission de gaz” sont connus pour chaque consommation : à la production d’un kilowatt-heure (KWh) d’électricité correspond par exemple la libération d’une quantité donnée de GES dans l’atmosphère.

Consommation en baisse

La consommation énergétique bretonne s’est élevée à 78,7 térawatts-heure(6) en 2017(7). Entre l’an 2000 et 2015, la consommation annuelle par habitant est passée de 27 à 24 mégawatts-heure(8), soit une baisse de 1,1 % par an. Le “Facteur 4” nécessiterait 2 % par an. La production énergétique a aussi été analysée. Elle s’élève en 2017 à 9,3 térawatts-heure. Soit 12 % de la consommation dans la région, contre seulement 6 % en 2000. La part des énergies renouvelables augmente dans la production locale : un bon point pour réduire les GES.

À partir de ces chiffres, auxquels s’ajoutent les émissions non énergétiques, la somme des GES émis en Bretagne est obtenue : 26,8 millions de tonnes équivalent CO2 en 2016. Soit une baisse de 5,7 % par rapport à 2010. Dans ces GES, plus de la moitié sont liés à l’énergie. Concernant ces émissions énergétiques, le transport est le secteur le plus polluant (48 %), suivi du résidentiel et du tertiaire (32 %), de l’industrie (11 %) et de l’agriculture (10 %). Les 43 % d’émissions non énergétiques sont essentiellement dus à l’agriculture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Vert foncé : éolien marin. Vert clair : éolien terrestre. Gris : gaz non renouvelable. Bleu clair : houlomoteur. Bleu marine : hydrolienne. Jaune : photovoltaïque. La courbe en pointillés correspond au scénario “Tendanciel”. La courbe descendante correspond à la consommation électrique.

 

Trois scénarios

Partant de cette situation, Artelys a établi les trois types de scénarios possibles. Ils s’appuient sur un grand nombre d’hypothèses et sur des variables détaillées. Celles-ci ont été définies grâce à des échanges entre experts de juin à décembre 2018, mais aussi en déclinant localement des études prospectives nationales. Au final, des tableaux aux centaines de lignes aboutissent à des graphiques synthétiques.

Le premier scénario s’appelle “Tendanciel”. Il prolonge les tendances actuelles. Le second dit “Sans rupture” prend en compte des actions volontaristes : rénovations dans l’habitat, déploiement des énergies renouvelables, sortie rapide du fioul, sobriété énergétique dans les transports, covoiturage très développé, évolution des têtes de cheptel dans l’agriculture, etc. Des efforts donc, mais sans grandes ruptures avec notre modèle socio-économique. Dans certains cas, les tendances actuelles continuent. Mais des actions, qui font déjà consensus, évoluent comme dans le troisième scénario.

Des efforts par secteur

Ce dernier, appelé “Transition F4”, pour “Facteur 4”, suit une autre logique. Il part de l’objectif visé pour 2050 (- 65 % d’émissions de GES par rapport à 2015) et reconstitue les efforts à réaliser, secteur par secteur. Combien de logements rénover ? Combien de sources d’énergie renouvelable implanter ? Ces scénarios comportent des incertitudes, mais elles ont été réduites, car plusieurs d’experts multidisciplinaires, qu’il s’agisse de l’habitat, des modèles agricoles ou du covoiturage, ont contribué à l’analyse.

Résultat des courses ? Le scénario “Tendanciel” indique une baisse de 22 % des GES à l’horizon 2040. Soit, par secteur : 62 % dans le résidentiel, 57 % dans le tertiaire, 46 % dans l’industrie, 24 % dans les transports et 4 % dans l’agriculture. Ces chiffres montrent que la transition est engagée dans l’industrie, mais qu’il reste des gains importants à obtenir dans le transport et l’agriculture. Le scénario “Sans rupture” aboutit à une réduction des gaz de 34 % en 2040 et de 44 % en 2050. Quant au scénario “Transition F4”, il correspond à une diminution de 49 % en 2040, pour atteindre plus de 64 % en 2050, c’est-à-dire l’objectif visé (graphique n° 1).

En additionnant les émissions liées à chaque action, les quantités de GES sont calculées par secteur (graphique n° 2). La consommation énergétique de toutes les actions étant établie, la consommation totale de la Bretagne est alors connue pour chaque scénario. Cette étude prospective révèle aussi la production d’énergie pour chaque filière énergétique (graphique n° 3). Ces courbes, qui prennent en compte les potentiels des filières dans la région, indiquent ce que doit produire la Bretagne, pour contribuer pleinement aux objectifs de la France en termes d’énergie renouvelable. Cela signifie que la Bretagne devient exportatrice en énergie. Si notre consommation ne décroît pas en suivant cette courbe (ligne jaune) et si nos productions n’augmentent pas ainsi, le scénario F4 ne se réalisera pas.

Et maintenant ? Plusieurs leviers d’action correspondent aux hypothèses de ces scénarios. Des réglementations, des subventions, des accompagnements techniques, l’évolution des habitudes individuelles... À partir de cette étude, la Région veut élaborer avec tous les acteurs en Bretagne des scénarios de changement de société. Cette concertation s’inscrit dans le cadre de la Breizh Cop (lire p. 14), qui passe à la phase d’engagement. À l’échelle locale, les communautés de communes(9) mettent aussi en œuvre des plans climat-énergie(10).

Neutralité carbone

La démarche bretonne anticipe la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui va prochainement fixer la trajectoire des gaz. En prenant en compte la compensation des émissions par les puits de carbone naturels, comme les prairies (lire p. 20) ou les zones humides (lire p. 19), la SNBC vise la neutralité carbone en 2050. Seule la trajectoire F4 permettrait d’atteindre cet objectif.

Nicolas Guillas

(1) Lors de l’accord de Paris en 2015.
(2) Téléchargeable sur www.ambition-climat-energie.bzh.
(3) Un groupe d’analyse associant la Région, la Dréal (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) et l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) a permis de construire ces scénarios, avec les acteurs de l’énergie (RTE, GRTgaz, Enedis, GRDF, Oreges). Les experts qui ont participé à l’étude font partie de ces organismes ou d’agences locales de l’énergie, de la Dreal, la CCI, les chambres d’agriculture, d’entreprises comme EDF. D’autres sont des spécialistes de l’habitat ou des transports.
(4) Le méthane (CH4) a un pouvoir de réchauffement climatique plus important que le CO2.
(5) Autrement dit, diviser les émissions par deux pour 2040 (voir graphique n° 1).
(6) Un térawatt-heure (TWh) égale un milliard de kilowatts-heure.
(7) La consommation étant liée à la météo et à la température extérieure, cette donnée est corrigée du climat. Afin de pouvoir comparer les années entre elles, les chiffres sont en effet rapportés à une année climatique de référence, à la température moyenne définie.
(8) Un mégawatt-heure (MWh) égale mille kilowatts- heure.
(9) La Bretagne compte 59 EPCI (Établissement public de coopération intercommunale).
(10) Dans le cadre du Sradet (Schéma régional d’aménagement durable et d’égalité des territoires).

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