Le coquillage qui a changé l’Histoire

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N° 367 - Publié le 6 décembre 2018
Clarkson Frederick Stanfield, 1836
Lores de la bataille de Trafalgar en 1805, les navires anglais sont équipés de plaques de cuivre contre le taret. Grâce à elles, ces navires sont les plus rapides. "Les Français ont quinze kilomètres d'avance, relate Michael Serruys. Ils se dirigent vers l'Espagne pour chercher de l'aide, mais il y a très peu de vent". Les Anglais les rattrapent et gagnent la bataille.

Au 18e siècle, un mollusque mangeur de bois envahit l’Europe.

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L’arrivée d’un coquillage sur les côtes européennes a eu des conséquences majeures au 18e siècle. Ses répercussions sociales, économiques et militaires fascinent Michael Serruys. Cet historien belge s’est installé à Brest en septembre pour étudier le taret. Il s’est associé aux biologistes du laboratoire des sciences de l’environnement marin. Ensemble, ils ont décroché une bourse européenne Marie-Curie(1) pour mener des recherches pendant deux ans. Ils veulent lever le voile sur une invasion méconnue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le taret est un mollusque qui mesure jusqu'à quelques dizaines de centimètres
F. Charles/cnrs

 

Un mollusque original

« Nous connaissons mal cet organisme, indique Jennifer Coston-Guarini, chercheuse en biologie marine à Brest. Les études sont très récentes, les espèces ne sont identifiées par leur ADN que depuis 2007 ! » Les zoologistes avaient identifié et classé le taret, mais il reste beaucoup à découvrir. Ce mollusque original ressemble à un ver, avec son corps allongé. Sa coquille est située à l’avant du corps. Elle lui permet de forer des galeries dans le bois immergé dans l’eau de mer. C’est son habitat. En formant des tunnels, le mollusque ingère le matériau. Il consolide les parois par une secrétion riche en calcaire. Les dégâts sont considérables sur les constructions humaines, jusqu’à les détruire ! « Il y a eu des dommages au 18e siècle, mais nous en recensons encore. En 2015, le taret a détruit une jetée en bois à Douarnenez », note Michael Serruys.

Crise écologique

« Dans les archives, de nombreux problèmes liés au taret sont mentionnés. Surtout en Hollande et en Belgique », poursuit l’historien. En 1731, en Hollande, les digues en bois sont détruites. Les villes sont inondées ! Les digues reconstruites s’écroulent à nouveau. « Quelques rares villages utilisent des dolmens pour remplacer le bois par la pierre. Or, cela coûte extrêmement cher. » En Belgique, les dégâts sont aussi importants. « C’est intéressant d’analyser comment, d’un pays à un autre, les institutions gèrent une crise écologique. » Et cette crise peut avoir des conséquences inattendues. Au milieu du 18e siècle, à la recherche d’un coupable de ces destructions massives, les religieux protestants néerlandais accusent les homosexuels. Une centaine d’entre eux sont condamnés au bûcher.

À Brest, la biologiste Jennifer Coston-Guarini et l'historien Michael Serruys étudient l'invasion du taret au 18e sicèle.
Marion Guillaumin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le bois des bateaux

La France et la Grande-Bretagne sont touchées par cette invasion. Comment résister à ce taret qui creuse des galeries dans le bois des bateaux ? L’alternative consiste à recouvrir la coque de plaques de cuivre, de goudron ou de clous en fer. La production de goudron nécessaire aurait entraîné une déforestation massive en Finlande. « Pour obtenir 100 litres de goudron, au 18e siècle, seize pins sont nécessaires. » Le besoin de clous développe l’industrie métallurgique à Liège. « Le cuivre est appliqué sur la coque avec des clous en fer. Mais les clous rouillent rapidement. Les plaques de cuivre lâchent les unes après les autres. Il faut comprendre et trouver une solution. C’est grâce au taret que l’on a découvert l’électrolyse », estime Michael Serruys.

Dans l’eau, le cuivre se dissout très lentement. Il forme une pellicule sur la coque, qui empêche le taret et les autres coquillages de s’y accrocher. Les navires deviennent plus lisses, donc plus rapides que ceux avec des coques en bois ! Grâce à leur production de métal importante au Pays de Galles, les Anglais équipent toute leur flotte de plaques de cuivre. Lors d’une bataille napoléonienne comme celle de Trafalgar en 1805, ils sont les plus rapides et remportent le combat.

Le climat

Mais d’où vient ce coquillage ? On ne le sait pas encore. « Le mollusque a envahi les côtes de Bretagne jusqu’à la mer du Nord au 18e siècle, explique la biologiste Jennifer Coston-Guarini. Mais il est partout ! » À chaque fois qu’un bateau traversait les mers, il pouvait transporter des larves de taret. Michael Serruys a noté un fait important : les années les plus chaudes du 18e siècle coïncident avec les effondrements des digues et des écluses. L’invasion du taret serait-elle liée au climat ? Pour le vérifier, l’équipe va soumettre cet organisme à des variations de température et de salinité. Des analyses ADN de bois infestés à différentes époques vont retracer cette histoire. Avec des ingénieurs en hydrodynamique, la résistance des coques, dotées ou non de cuivre et de clous, sera testée dans un bassin de carène. Ce projet soutenu par l’Europe doit expliquer comment l’invasion d’une espèce animale peut entraîner une crise environnementale.

Marion Guillaumin

(1) Le projet a obtenu la bourse Marie- Sklodowska-Curie, d’une valeur de 185000 €.

Jennifer Coston-Guarini
jennifer.coston@univ-brest.fr

Michael Serruys
tél. 02 98 01 63 81
mwserruys@gmail.com

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